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Enfance IV (Illuminations, 1873-1875)

 


Enfance
IV


     Je suis le saint, en prière sur la terrasse, comme les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine.
     Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.
     Je suis le piéton de la grand'route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.
     Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l'allée dont le front touche le ciel.
     Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.

[...]

     
    L'interprétation d'"Enfance IV" dépend étroitement du sens que l'on accorde à ce tournant du texte qui intervient au début du quatrième alinéa, avec l'introduction du mode conditionnel : "Je serais bien l'enfant abandonné [...]". 
     Il semble que le poète, cherchant sa véritable identité, rejette là dans l'imaginaire, comme étant des mythes de son premier âge, les trois figures évoquées par le début du texte : l'homme de foi, l'homme de science, l'homme errant, et choisisse finalement de se reconnaître dans le cliché de l'enfance orpheline et vagabonde. Jadis, nous dit-il, je me croyais (ou je me voyais devenir) un saint, un savant, un vagabond sans feu ni lieu ("le piéton de la grand'route") ... mais il se pourrait bien (valeur hypothétique du conditionnel) que je sois seulement un enfant abandonné, perdu dans l'infini de la mer et du ciel.
     Le "je" qui s'exprime dans les trois premiers alinéas n'est pas tout à fait le même que celui qui parle à la fin du texte. Le premier est celui de l'enfant qui s'imagine (valeur d'actualisation du présent de l'indicatif) être ceci ou cela. Le second est l'auteur des Illuminations qui ne désire certes plus être un saint, qui sait qu'il n'est pas un savant et qui sent bien qu'il n'est pas vraiment non plus le "piéton" bucolique et insouciant de "Sensation", le fugueur héroïque de "Ma Bohême", le hors-la-loi errant évoqué par "Mauvais sang". Non, il n'est décidément qu'un enfant désemparé, que son destin conduit vers une sorte de "fin du monde", cette mort prématurée (toute symbolique) qui formera le sujet d'"Enfance V".

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